Stratégie · Étude de cas · SEO
ManoMano contre Leroy Merlin : la stratégie marketing offensive qui a conquis Google, de la visseuse à tout le bricolage
« À la guerre, il faut éviter ce qui est fort et frapper ce qui est faible. »
Sun Tzu, L’Art de la guerre, chapitre VI, § 30, ma traduction d’après Lionel Giles (1910)En 2013, deux anciens camarades de promotion lancent un site de bricolage en ligne. En face, Leroy Merlin compte plus de 140 magasins en France, une marque connue de tous les bricoleurs et l’un des cinq plus gros sites marchands du pays. Sept ans plus tard, la start-up revendique 1,2 milliard d’euros de volume d’affaires, 7 millions de clients et 50 millions de visiteurs par mois. Elle s’appelle ManoMano.
ManoMano n’a pas gagné en ouvrant des magasins ni en cassant les prix. Elle a gagné sur Google, requête après requête, en allant chercher les recherches précises que le leader couvrait mal. Je l’ai vu de près quand je travaillais en agence SEO : ManoMano s’est d’abord imposée sur une famille de produits, la visseuse, avant de dupliquer le même dispositif sur les autres gammes.
Cet article reconstitue cette stratégie, sources à l’appui, en suivant les cinq étapes de la démarche marketing : diagnostic, objectifs, stratégie, plan d’action et contrôle. Il la résume ensuite dans les six rubriques d’un plan marketing, explique pourquoi Leroy Merlin n’a pas vu venir ce nouvel entrant, et en tire sept leçons pour une PME. Je distingue à chaque fois ce qui est documenté de ce qui relève de mon observation ou de mon analyse.
Réponse courte
ManoMano (créée en 2013) a contourné la force de Leroy Merlin, ses magasins et sa marque, pour attaquer sa faiblesse : la longue traîne des recherches précises sur Google. Avec un catalogue de marketplace de près de 10 millions de références, une indexation sélective de ses pages de produits et des contenus de conseil, elle a gagné des positions gamme par gamme, en commençant par la visseuse. Leroy Merlin, dont les magasins réalisaient plus de 90 % du chiffre d’affaires, n’a annoncé sa propre marketplace qu’en décembre 2020. La victoire n’est pas définitive : depuis 2022, ManoMano a dû réduire ses effectifs, et ses fondateurs ont quitté la direction opérationnelle en 2026.
À retenir
- En 2024, le bricolage pèse environ 38,5 milliards d’euros en France, et 94 % des ventes des grandes surfaces de bricolage se font encore en magasin. Mais 76 % des acheteurs de l’équipement de la maison cherchent en ligne avant d’acheter.
- ManoMano a choisi le seul terrain où un nouvel entrant pouvait battre le leader : la recherche Google sur des produits précis.
- Sa force était un catalogue de marketplace d’environ 10 millions de références, face à une moyenne de 60 000 références en magasin chez Leroy Merlin.
- Ses pages de listes de produits n’étaient indexées qu’à condition d’être utiles : au moins 300 mots, une trentaine de produits disponibles, une place dans l’arborescence et un intérêt commercial.
- D’après mon observation en agence, ManoMano a construit autour de la visseuse des pages par usage, des guides d’achat et un maillage serré, puis a dupliqué ce dispositif sur les autres gammes.
- Leroy Merlin, organisé autour de ses magasins, n’a annoncé sa marketplace qu’en décembre 2020.
- Une position SEO n’est jamais acquise : en 2023, Castorama a pris la première place sur « perceuse visseuse ».
Les notions clés
- SEO
- Le référencement naturel (search engine optimization) : l’ensemble des techniques qui permettent à une page d’apparaître dans les résultats non payants de Google.
- Longue traîne
- Les recherches précises, formulées en plusieurs mots (« visseuse à choc sans fil 18 V »). Chacune est peu recherchée, mais toutes ensemble représentent un volume considérable, et la concurrence y est plus faible que sur les mots génériques.
- Cocon sémantique
- Technique de maillage interne théorisée par le référenceur Laurent Bourrelly : une page mère vise la requête principale, des pages filles couvrent les sous-intentions et renvoient vers elle, des pages petites-filles les renforcent, avec des liens placés dans le texte.
- Marketplace
- Plateforme de vente en ligne où des vendeurs tiers proposent leurs produits. La plateforme ne gère pas tout le stock : elle prélève une commission et organise la vente.
- Volume d’affaires (GMV)
- Montant total des ventes réalisées sur une marketplace, avant que la plateforme ne prélève sa part. Il est bien supérieur à son chiffre d’affaires.
- Démarche S-C-P
- Segmentation, ciblage, positionnement : découper le marché, choisir les segments à servir, puis la place que l’on veut occuper dans l’esprit de ces clients.
Le terrain de jeu : un marché du bricolage encore en magasin
Le bricolage est un marché immense et resté longtemps physique. En 2024, il pèse environ 38,5 milliards d’euros TTC en France, particuliers et professionnels compris, selon l’étude FMB/Inoha citée par Ecommerce Nation (nouvelle fenêtre). Dans les grandes surfaces de bricolage, 94 % des ventes se font encore en magasin. Le commerce en ligne y reste minoritaire, mais c’est le seul segment qui progresse : +6 % en 2024, quand le marché recule de 4,3 %.
Ce chiffre cache un paradoxe que ManoMano a su lire. Les clients achètent en magasin, mais ils ne choisissent plus en magasin. Selon l’étude GfK Smart Shopper 2019 citée par Google dans son cas Leroy Merlin (nouvelle fenêtre), 76 % des acheteurs de l’équipement de la maison cherchent en ligne avant d’acheter. La décision se prépare sur Google, même quand l’achat se conclut en rayon.
Dès 2017, les fondateurs de ManoMano annonçaient vouloir mener la bascule : ils estimaient que le numérique finirait par représenter la moitié du marché du bricolage et du jardin, selon La Tribune. Le pari était là : les clients étaient déjà sur Google, l’offre en ligne des enseignes ne suivait pas.
Étape 1 · Le diagnostic : un géant fort en magasin, absent de la longue traîne
Le diagnostic est la première étape de toute stratégie marketing : où en est le marché, qui l’occupe, et où sont les failles ? Il n’existe pas de document public dans lequel ManoMano détaille le sien. Mais les données disponibles permettent de reconstituer ce qu’un tel diagnostic faisait apparaître.
La force du leader était physique. En 2019, Leroy Merlin France compte 141 magasins, 25 000 collaborateurs et plus de 7 milliards d’euros de chiffre d’affaires TTC, et son site figure parmi les cinq premiers sites marchands du pays, selon Mirakl (nouvelle fenêtre). Mais ses magasins réalisent plus de 90 % de son chiffre d’affaires, d’après le cas publié par Google (nouvelle fenêtre). Toute l’organisation est pensée pour eux.
Sa faiblesse était l’étendue de son offre. Un magasin Leroy Merlin propose en moyenne 60 000 références. ManoMano, qui ne gère pas de stock et s’appuie sur des vendeurs tiers, en affichait près de 10 millions en 2021. Or chaque référence, chaque usage, chaque caractéristique correspond à des recherches précises sur Google. Sur ces recherches de longue traîne, une enseigne qui ne vend que ce qu’elle a en rayon ne peut tout simplement pas répondre.
Les autres acteurs ne comblaient pas le vide. Les généralistes du e-commerce vendaient du bricolage parmi mille autres catégories, sans conseil spécialisé. Le terrain était libre pour un spécialiste du bricolage en ligne, capable de couvrir à la fois l’étendue du catalogue et l’expertise.
Le diagnostic en un coup d’œil
Leroy Merlin et ManoMano au moment où la bataille se joue
| Critère | Leroy Merlin | ManoMano |
|---|---|---|
| Modèle | Enseigne de magasins, site marchand en complément | Marketplace 100 % en ligne |
| Points de vente | 141 magasins en France (2019) | Aucun |
| Étendue de l’offre | 60 000 références en moyenne en magasin | Environ 10 millions de références (2021) |
| Poids du magasin | Plus de 90 % du chiffre d’affaires | Sans objet |
| Force principale | Marque, proximité, conseil en rayon | Largeur du catalogue, présence sur Google |
| Faiblesse principale | Recherches précises non couvertes en ligne | Notoriété à construire, aucune présence physique |
Sources : Mirakl (2020) (nouvelle fenêtre), Think with Google (nouvelle fenêtre), Maddyness (2021) (nouvelle fenêtre). La comparaison des forces et faiblesses est mon analyse.
Étape 2 · Les objectifs : devenir le leader du bricolage en ligne
La deuxième étape fixe ce que l’on veut atteindre, de combien et pour quand. Les objectifs de ManoMano sont connus par ce que ses fondateurs ont déclaré publiquement.
- Un objectif de marché : mener la bascule du bricolage vers le numérique, qui devait selon eux représenter à terme la moitié du marché (La Tribune, 2017).
- Un objectif de volume : franchir le milliard d’euros de volume d’affaires. L’objectif est dépassé en 2020, avec 1,2 milliard, deux fois plus que l’année précédente (Maddyness, 2021 (nouvelle fenêtre)).
- Un objectif de position : faire de ManoMano « un leader européen du secteur sur le marché du numérique », selon Philippe de Chanville, qui reconnaissait en 2021 que l’entreprise restait « un nain comparé à la taille des autres acteurs du secteur ».
Ces objectifs ont une particularité : ils ne visent pas à battre Leroy Merlin sur son terrain. Personne chez ManoMano n’a annoncé vouloir dépasser le chiffre d’affaires du leader. L’objectif était de devenir le leader d’un autre terrain, celui du bricolage en ligne, avant que les enseignes ne s’y installent vraiment.
Étape 3 · La stratégie : segmenter, cibler, se positionner
La stratégie répond à une question simple : sur quels clients concentrer l’effort, et quelle place occuper dans leur esprit ? C’est la démarche S-C-P : segmentation, ciblage, positionnement.
La segmentation. Le marché du bricolage se découpe en particuliers et en professionnels, et chez les particuliers, entre ceux qui savent exactement ce qu’ils cherchent et ceux qui ont besoin d’être guidés. Il se découpe aussi par famille de produits : outillage, plomberie, électricité, jardin, aménagement.
Le ciblage. ManoMano commence par les particuliers qui cherchent un produit précis en ligne. Puis elle élargit : une offre dédiée aux professionnels du bâtiment est lancée en France en 2019, puis en Espagne et en Italie en 2020, et l’aménagement de la maison, lancé vers 2019, devient en dix-huit mois sa troisième catégorie après le bricolage et le jardin (Maddyness, 2021 (nouvelle fenêtre)).
Le positionnement. ManoMano se présente comme le spécialiste du bricolage en ligne qui a tout : un choix que n’importe quel magasin ne peut pas offrir, et du conseil. Dès 2017, elle s’appuie sur des passionnés de bricolage rémunérés, les « Manodvisors », qui rédigent des conseils d’achat et répondent aux questions des clients (La Tribune, 2017 ; Maddyness, 2021 (nouvelle fenêtre)). Le positionnement est clair : le choix d’Amazon, l’expertise d’un vendeur spécialisé.
Étape 4 · Le plan d’action : de la visseuse à tout le catalogue
Le plan d’action traduit la stratégie en décisions concrètes : que fait-on, qui le fait, quand, avec quel budget ? Pour ManoMano, le cœur du plan d’action était la communication par le référencement naturel. C’est là que la start-up a fait la différence.
Ne publier que des pages utiles
Le premier choix est contre-intuitif. Avec des milliers de références dès le lancement, ManoMano aurait pu publier des milliers de pages et attendre que Google les classe. Elle a fait l’inverse. Selon Mathieu Chapon, consultant de l’agence Search Foresight qui a accompagné la start-up, ManoMano a bloqué l’indexation de ses pages de listes de produits tant qu’elles ne remplissaient pas quatre critères (Journal du Net, 2021 (nouvelle fenêtre)) :
- un texte d’au moins 300 mots ;
- une trentaine de produits, toujours disponibles ;
- une place dans l’arborescence du site ;
- un intérêt commercial.
Le but était d’éviter que Google voie dans le site une « coquille vide », faite de pages peu remplies ou de descriptions copiées chez les fournisseurs. Le même consultant raconte que la visibilité du site est restée faible la première année, et qu’il a fallu environ deux ans pour qu’elle décolle, aidée par les articles de presse et les liens obtenus lors des premières levées de fonds. Ce témoignage vient d’une agence qui a travaillé pour ManoMano : il faut le lire comme tel.
Le dispositif visseuse : pages par usage, guides et maillage
Sur une famille de produits comme la visseuse, les recherches se comptent par centaines : sans fil, à choc, pour plaque de plâtre, 18 volts, avec batterie, pour débutant, professionnelle. Une enseigne qui ne propose qu’une page « visseuses » ne répond qu’à une fraction de ces intentions.
Cette organisation ressemble trait pour trait à ce que le référenceur Laurent Bourrelly a appelé le cocon sémantique : une page mère qui vise la requête principale, des pages filles qui couvrent chaque sous-intention et renvoient vers elle, des pages petites-filles qui les renforcent, le tout relié par des liens placés dans le texte (La Fabrique du Net (nouvelle fenêtre)).
Je dois être précis sur ce point : ManoMano n’a jamais revendiqué publiquement l’usage du cocon sémantique, et je n’ai pas trouvé de source qui le confirme. Ce que je décris ici est ma lecture de ce que j’ai observé. Mais la logique est la même, et elle explique l’efficacité du dispositif.
- La page mère (les visseuses) concentre l’autorité et vise la recherche la plus large.
- Les pages par usage (sans fil, à choc, pour plaque de plâtre) captent les recherches précises, là où la concurrence est faible et où l’acheteur est souvent prêt à commander.
- Les guides d’achat répondent aux questions de ceux qui hésitent (« quelle visseuse choisir ? ») et renvoient vers les pages qui vendent.
- Le maillage serré fait circuler la pertinence d’une page à l’autre : chaque page renforce les autres, et Google comprend que le site couvre le sujet en entier.
Face à ce dispositif, une enseigne qui n’a qu’une page de catégorie et des fiches produits générées automatiquement se bat à un contre dix.
Dupliquer sur les autres gammes
La force d’un dispositif comme celui de la visseuse, c’est qu’il se reproduit. Une fois la méthode éprouvée sur une famille de produits, elle s’applique à la suivante : perceuses, scies, ponceuses, puis la plomberie, l’électricité, le jardin. Chaque gamme reçoit sa page mère, ses pages par usage, ses guides et son maillage.
C’est ce que j’ai vu : la visseuse d’abord, puis la même mécanique déroulée sur les autres gammes. Les chiffres de croissance publiés vont dans ce sens. Le site atteint 50 millions de visiteurs uniques par mois en 2020, en hausse de 50 %, et l’aménagement de la maison devient en dix-huit mois la troisième catégorie de ManoMano. Les fondateurs attribuent eux-mêmes une partie de la croissance à la hausse des recherches sur les moteurs pour ces produits.
C’est aussi une leçon de méthode : on ne gagne pas une guerre de visibilité sur tout le catalogue en même temps. On gagne une bataille, on vérifie que le dispositif fonctionne, et on le reproduit.
Le reste du mix : produit, prix, distribution
Le référencement n’aurait rien donné sans le reste du mix marketing.
- Produit : un catalogue apporté par des milliers de vendeurs, 3 600 marchands partenaires et 10 millions de références selon FrenchWeb, élargi ensuite aux professionnels et à l’aménagement.
- Prix : comme Amazon, ManoMano négocie des prix compétitifs et fait jouer la concurrence entre vendeurs (La Tribune, 2017).
- Distribution : 100 % en ligne. Ce sont les vendeurs qui livrent, mais ManoMano propose ensuite un service d’entreposage, « Mano Fulfillment », qui stocke une partie de leurs produits (Maddyness, 2021).
- Communication : au-delà du référencement naturel, un blog, des guides pratiques, une chaîne YouTube, « Mano TV », et une communauté de conseillers, les Manodvisors.
Le contexte a aussi joué. Pendant le confinement de 2020, Castorama, Leroy Merlin et Mr.Bricolage ont fermé leurs magasins, alors que la marketplace restait ouverte (Maddyness, 2021). Les clients qui découvraient l’achat de bricolage en ligne à ce moment-là tombaient sur les pages que ManoMano avait construites depuis sept ans.
Le budget : 725 millions de dollars levés en huit ans
Le plan d’action a eu des moyens. ManoMano a levé au total 725 millions de dollars en huit ans, selon FrenchWeb (nouvelle fenêtre). En 2017, la levée de 60 millions d’euros était explicitement destinée à la technologie, au marketing et au développement dans les six pays où l’entreprise était présente (La Tribune, 2017).
Les levées de fonds de ManoMano
Montants annoncés, de la création à la licorne
| Date | Montant | Repère |
|---|---|---|
| 2012-2014 | 600 000 € | Trois tours auprès de business angels |
| Septembre 2014 | 2 M€ | Série A, CM-CIC Capital Privé |
| Mars 2016 | 13 M€ | Série B, Partech, Piton Capital, Bpifrance |
| Septembre 2017 | 60 M€ | Série C, menée par General Atlantic |
| Avril 2019 | 110 M€ | Série D |
| Janvier 2020 | 125 M€ | Série E, menée par Temasek |
| Juillet 2021 | 355 M$ (299 M€) | Série F, valorisation de 2,6 milliards de dollars : ManoMano devient une licorne |
Source : FrenchWeb (nouvelle fenêtre). Montants tels qu’annoncés lors de chaque levée.
Étape 5 · Le contrôle : des indicateurs, puis les limites
La dernière étape mesure ce qui a été atteint et ce qu’il faut corriger. Les indicateurs publiés par ManoMano montrent une croissance spectaculaire jusqu’en 2021.
ManoMano en chiffres
Indicateurs publiés, par année
| Année | Indicateur | Source |
|---|---|---|
| 2015-2016 | Chiffre d’affaires passé de 32 à 90 millions d’euros en un an | FrenchWeb |
| 2017 | Présence dans six pays : France, Royaume-Uni, Allemagne, Espagne, Italie, Belgique | La Tribune |
| 2020 | 1,2 milliard d’euros de volume d’affaires, deux fois plus qu’en 2019 | Maddyness (2021) |
| 2020 | 7 millions de clients, 50 millions de visiteurs uniques par mois, 650 salariés | Maddyness (2021) |
| 2020 | Environ 40 % du volume réalisé hors de France | Maddyness (2021) |
| 2021 | Valorisation de 2,6 milliards de dollars | FrenchWeb |
| 2023 | Environ 230 postes supprimés, un quart des effectifs | Maddyness (2026) |
| 2025 | Sortie du Next 40 et du FT120 | Maddyness (2026) |
| 2026 | Les fondateurs quittent la direction opérationnelle | Maddyness (2026) |
Sources : FrenchWeb (nouvelle fenêtre), La Tribune (2017), Maddyness (2021) (nouvelle fenêtre), Maddyness (2026) (nouvelle fenêtre). ManoMano ne publie pas son chiffre d’affaires.
À partir de 2022, la courbe s’inverse. La demande se normalise après le Covid, les conditions de financement se durcissent, et ManoMano supprime environ 230 postes en 2023. En avril 2026, ses deux fondateurs quittent la direction opérationnelle pour rejoindre le comité stratégique, et Loïc Derrien, passé par Vinci et Hilti, prend la direction générale. Philippe de Chanville reconnaît que l’entreprise n’est « plus du tout » dans une logique de levées massives (Maddyness, 2026 (nouvelle fenêtre)).
Côté référencement, le contrôle rappelle une autre vérité : une position n’est jamais acquise. Lors de la mise à jour de Google de mars 2023, Leroy Merlin a perdu sa première place sur la requête « perceuse visseuse », au profit de Castorama, qui disposait de davantage de liens entrants et de balises titres mieux travaillées, selon une analyse publiée dans le Journal du Net (nouvelle fenêtre). La même analyse note que ManoMano a reculé sur la requête « porte coulissante ». Le terrain conquis doit être défendu chaque jour.
Pourquoi Leroy Merlin n’a pas vu venir ManoMano
Il serait facile de dire que Leroy Merlin a manqué de clairvoyance. Ce serait injuste. Le groupe n’ignorait pas le numérique : son site comptait parmi les plus visités de France, et il investissait dans la mesure de l’effet du digital sur ses magasins. Mais c’est précisément cette logique qui l’a empêché de voir le danger.
Dans le cas publié par Google, la mission confiée au digital chez Leroy Merlin est claire : mesurer son impact omnicanal et lancer un plan numérique au service des magasins, qui réalisent plus de 90 % du chiffre d’affaires (Think with Google (nouvelle fenêtre)). Le digital y sert à faire venir les clients en rayon. Avec cette grille de lecture, une start-up qui vend en ligne des produits que Leroy Merlin n’a pas en rayon n’apparaît pas comme une menace : elle apparaît comme un acteur marginal sur un canal secondaire.
La réponse de Leroy Merlin est arrivée, mais tard. En décembre 2020, l’enseigne annonce le lancement de sa marketplace avec l’éditeur français Mirakl, pour « aller bien au-delà des 60 000 références » proposées en magasin (Mirakl, 2020 (nouvelle fenêtre)). C’est exactement l’arme de ManoMano, sept ans après sa création. En 2024, cette marketplace réunit plus de 500 vendeurs, ajoute trois millions de produits aux quelque 200 000 de l’offre de Leroy Merlin, et atteint pour la première fois l’équilibre en janvier 2024 (Le Monde Informatique, 2024 (nouvelle fenêtre)).
Le leader a donc fini par adopter le modèle du nouvel entrant. Mais pendant sept ans, ManoMano a pu construire son catalogue, sa notoriété et ses positions sur Google sans rencontrer de réponse à sa mesure. C’est souvent ainsi que les leaders perdent du terrain : non par manque de moyens, mais parce que leur modèle les empêche de voir une menace qui ne leur ressemble pas.
Le plan marketing de ManoMano en six rubriques
Les cinq étapes de la démarche se traduisent dans un document à six rubriques. Voici à quoi aurait pu ressembler le plan marketing de ManoMano, reconstitué à partir des sources publiques et de mon observation.
Le plan marketing de ManoMano
Reconstitution en six rubriques
| Rubrique | Contenu | Ce qu’il faut en retenir |
|---|---|---|
| 1. Analyse de marché | Un marché de près de 40 milliards d’euros, encore à 94 % en magasin, mais où 76 % des acheteurs cherchent en ligne. Un leader fort en magasin, absent de la longue traîne. | Chercher l’écart entre là où le client se décide et là où le leader est présent. |
| 2. Objectifs | Devenir le leader européen du bricolage en ligne ; dépasser le milliard d’euros de volume d’affaires (atteint en 2020). | Viser la première place d’un terrain, pas celle du marché entier. |
| 3. Stratégie (S-C-P) | Cibler d’abord les particuliers qui cherchent un produit précis, puis les professionnels et l’aménagement ; se positionner sur le choix et le conseil. | Un positionnement simple : le choix d’une marketplace, l’expertise d’un spécialiste. |
| 4. Plan d’actions | Indexation sélective, dispositif par gamme (pages par usage, guides, maillage) en commençant par la visseuse, puis duplication ; catalogue de vendeurs tiers ; conseils des Manodvisors. | Gagner une gamme, vérifier, dupliquer. |
| 5. Budget | 725 millions de dollars levés en huit ans, dont une partie explicitement destinée au marketing et à la technologie. | Le SEO demande du temps et des moyens : environ deux ans avant que la visibilité décolle. |
| 6. Indicateurs de suivi | Volume d’affaires, nombre de clients, visiteurs mensuels, positions et visibilité sur les requêtes cibles. | Suivre ses positions requête par requête : elles se perdent aussi. |
Reconstitution de l’auteur à partir des sources citées dans l’article. ManoMano n’a pas publié son plan marketing.
7 leçons pour une PME qui veut attaquer un leader
Une PME n’a ni 725 millions de dollars ni 10 millions de références. Mais la méthode de ManoMano ne dépend pas de sa taille. Elle tient en quelques principes que n’importe quelle entreprise peut appliquer à son échelle.
1. Attaquez là où le leader ne peut pas vous suivre
Leroy Merlin ne pouvait pas proposer en rayon les millions de références d’une marketplace. ManoMano a choisi un terrain où la force du leader, ses magasins, ne lui servait à rien.
Question à se poser : sur quel terrain mon principal concurrent est-il structurellement absent ?
2. Cherchez l’écart entre la décision et l’achat
Les clients achètent en magasin, mais 76 % se décident en ligne. Le terrain à prendre était celui de la décision, pas celui de la transaction.
Question à se poser : où mes clients préparent-ils leur décision, et y suis-je présent ?
3. Concentrez-vous sur une gamme avant d’élargir
La visseuse d’abord, puis les autres gammes. Une PME n’a pas les moyens de couvrir tout son catalogue d’un coup : elle peut en revanche dominer une famille de produits.
Question à se poser : quelle est la gamme sur laquelle je peux devenir la meilleure réponse en ligne ?
4. Couvrez toutes les intentions d’une même famille
Une page par usage, des guides pour ceux qui hésitent, des liens qui relient le tout. Une page de catégorie seule ne répond qu’à une fraction des recherches. Pour une PME, ce travail s’écrit dans un plan éditorial : la liste des questions à traiter, et la page qui répond à chacune.
Question à se poser : quelles questions mes clients se posent-ils avant d’acheter ce produit, et lesquelles restent sans réponse sur mon site ?
5. Ne publiez que des pages utiles
ManoMano bloquait l’indexation des pages qui n’étaient pas assez riches. Mieux vaut cent pages solides que mille pages vides.
Question à se poser : combien de pages de mon site n’apportent rien de plus qu’une fiche fournisseur ?
6. Mesurez, puis dupliquez
Un dispositif qui marche sur une gamme se reproduit. Mais seulement après avoir vérifié qu’il marche.
Question à se poser : quels indicateurs me diront que ma première gamme est gagnée ?
7. Défendez vos positions
En 2023, Castorama a pris la première place sur « perceuse visseuse ». Une position gagnée se défend : contenus mis à jour, liens, balises travaillées.
Question à se poser : qui surveille chaque mois mes positions sur les requêtes qui me rapportent ?
Une limite, pour finir. Le récit a posteriori simplifie toujours. ManoMano a aussi bénéficié de levées de fonds exceptionnelles, du confinement de 2020 et d’un leader qui a tardé à réagir. Et sa trajectoire depuis 2022 rappelle qu’une stratégie de conquête ne garantit pas la rentabilité. La leçon n’est pas qu’il suffit de bien faire son SEO pour battre un géant. C’est qu’un nouvel entrant peut prendre un terrain entier à un leader, s’il choisit le bon terrain et s’y concentre.
Pour aller plus loin sur la démarche elle-même, j’ai détaillé les cinq étapes et les six rubriques du plan dans mon article sur le marketing stratégique, et l’analyse de la concurrence dans les cinq forces de Porter appliquées à une PME.
Questions fréquentes
Comment ManoMano a-t-il gagné du terrain face à Leroy Merlin sur Google ?
En attaquant là où Leroy Merlin était le moins présent : la longue traîne des recherches précises (un type d’outil, un usage, une caractéristique). ManoMano disposait d’un catalogue de marketplace beaucoup plus large que celui d’une enseigne (environ 10 millions de références en 2021, contre une moyenne de 60 000 en magasin chez Leroy Merlin), d’une politique d’indexation sélective de ses pages de listes de produits et de contenus de conseil. Les recherches sur la visseuse ont fait partie de ces terrains gagnés, d’après ce que j’ai observé en agence SEO.
ManoMano a-t-il utilisé des cocons sémantiques ?
Aucune source publique ne permet d’affirmer que ManoMano a appliqué la méthode du cocon sémantique au sens de Laurent Bourrelly. Ce qui est documenté, c’est une indexation sélective des pages de listes de produits et une structure de site par catégories. Ce que j’ai observé en agence, ce sont des pages par usage, des guides d’achat et un maillage serré autour d’un même thème. Parler de cocon sémantique est donc ma lecture de cette organisation, pas un fait revendiqué par l’entreprise.
Pourquoi Leroy Merlin n’a-t-il pas anticipé l’arrivée de ManoMano ?
Parce que son modèle était construit autour de ses magasins, qui réalisaient plus de 90 % de son chiffre d’affaires, et que le numérique y était pensé d’abord comme un soutien au trafic en magasin. Un grand groupe organisé autour de 141 magasins réagit plus lentement qu’une start-up. Leroy Merlin n’a annoncé sa propre marketplace qu’en décembre 2020, sept ans après la création de ManoMano.
Leroy Merlin a-t-il perdu la bataille du SEO ?
Non. Leroy Merlin reste l’un des sites les plus visibles du secteur et a lancé sa marketplace, qui proposait en 2024 trois millions de produits supplémentaires. Les positions se gagnent et se perdent : en mars 2023, une mise à jour de Google a fait passer Castorama devant Leroy Merlin sur la requête « perceuse visseuse ». Une position SEO n’est jamais acquise.
Quelles sont les 5 étapes d’une stratégie marketing ?
Le diagnostic (où en sommes-nous, le marché est-il attractif ?), les objectifs (que voulons-nous atteindre, de combien, pour quand ?), la stratégie (quelles cibles et quel positionnement ?), le plan d’action (que faisons-nous, qui, quand, avec quel budget ?) et le contrôle (atteignons-nous nos objectifs, que corriger ?). Ces étapes se traduisent dans un plan marketing en six rubriques : analyse de marché, objectifs, stratégie, plan d’actions, budget et indicateurs de suivi.
Qu’est-ce qu’un cocon sémantique ?
Une technique de maillage interne théorisée et popularisée par le référenceur Laurent Bourrelly. Elle organise les pages d’un site en arborescence selon les intentions de recherche : une page mère qui vise la requête principale, des pages filles qui couvrent les sous-intentions et renvoient vers elle, et des pages petites-filles qui renforcent les pages filles, le tout relié par des liens placés dans le texte.
Une PME peut-elle reproduire la stratégie de ManoMano ?
Pas à la même échelle, mais oui dans la méthode : choisir une gamme où le leader est peu présent en ligne, couvrir toutes les intentions de recherche de cette gamme avec des pages utiles et bien reliées, mesurer les positions gagnées, puis dupliquer le modèle sur la gamme suivante. C’est une stratégie de concentration, à la portée d’une PME qui connaît bien ses clients.
Sources & méthode
Sources (consultées le 14/10/2026) :
- ManoMano : FrenchWeb, « ManoMano, miroir de l’ascension de la French Tech » (nouvelle fenêtre) (historique et levées de fonds) ; Maddyness, 4 février 2021 (nouvelle fenêtre) (chiffres 2020, stratégie) ; Maddyness, 2 avril 2026 (nouvelle fenêtre) (départ des fondateurs, chiffres 2022-2025) ; La Tribune, 12 septembre 2017, article de Sylvain Rolland, reproduit dans un dossier pédagogique de l’EDHEC (nouvelle fenêtre).
- Stratégie SEO de ManoMano : Mathieu Chapon (Search Foresight), « SEO : comment une startup devient une licorne », Journal du Net, 4 novembre 2021 (nouvelle fenêtre). Témoignage d’une agence qui a accompagné ManoMano.
- Leroy Merlin : Mirakl, annonce de la marketplace, 17 décembre 2020 (nouvelle fenêtre) ; Le Monde Informatique, 5 août 2024 (nouvelle fenêtre) ; Think with Google, cas Leroy Merlin (nouvelle fenêtre) (document non daté, données GfK 2019).
- Visibilité SEO du secteur : Florent Delacroix, analyse de la mise à jour Google de mars 2023 sur Castorama et Leroy Merlin, Journal du Net, 6 avril 2023 (nouvelle fenêtre).
- Marché : étude FMB/Inoha 2024, citée par Ecommerce Nation (nouvelle fenêtre) (mai 2025, mise à jour novembre 2025).
- Cocon sémantique : La Fabrique du Net, « Cocon sémantique : définition, méthode et différences » (nouvelle fenêtre).
- Sun Tzu, The Art of War, traduction de Lionel Giles (1910), MIT Classics (nouvelle fenêtre). Traductions françaises de l’auteur.
Méthode. Les chiffres proviennent des annonces de l’entreprise relayées par la presse économique, de documents publiés par Leroy Merlin et ses partenaires, et d’analyses publiées par des professionnels du SEO. ManoMano n’est pas cotée et ne publie pas son chiffre d’affaires. Les encadrés « Vu de l’intérieur » relèvent de mon témoignage d’ancien professionnel en agence SEO et ne contiennent aucune donnée confidentielle. La lecture « cocon sémantique » du dispositif de ManoMano est mon analyse : l’entreprise ne l’a jamais revendiquée. La reconstitution du plan marketing en six rubriques est également mon analyse.
Précautions de lecture. Le volume d’affaires de 1,2 milliard d’euros est annoncé pour 2020 (Maddyness, 2021) ; un article de 2026 du même média situe le pic d’activité en 2022, au même niveau. Les données sur Leroy Merlin datent de 2019 à 2024 selon les sources.